I. Pare-Être et Paraître. Les virtualités du virtuel.
a) le paraître
Je n’imaginais pas qu’une étude si poussée du monde virtuel serait rendue possible par les interventions arrogantes et injurieuses de Kévin, auteur du tristement célèbre blog Gr3enfly. Le concept de pare-être, comme pendant au traditionnel « paraître » de la philosophie, tant métaphysique qu’éthique, avait germé dans mon esprit alors que j’imaginais assez vaguement une théorie du virtuel.
Gr3enfly me semblait un bon exemple pour illustrer le vide du monde virtuel. Mais je ne réalisais pas que son créateur me livrerait, inconsciemment, la clef de voûte d’une théorie du pare-être.
Le monde virtuel est un monde paradoxal (nous le verrons plus en profondeur lorsqu’il s’agira de conclure cette assez longue étude) : c’est à la fois un monde vide et un monde saturé. Vide dans la mesure où il n’est qu’un monde de possibilités sans la moindre actualité concrète (c’est-à-dire un monde numérique qui renvoie à la vacuité de l’idéalisme dénoncé par le film Matrix) ; monde saturé, comme en témoigne l’immense ensemble de conneries qui y véhiculent. On peut parler de double saturation dans l’univers de skyblog : 1° une saturation purement quantitative (numérique), que montre le trafic du réseau (plus de 5.000.000 de blogs créés) ; 2° une saturation qualitative avec son règne de la répétition (la plupart des blogs proposent les mêmes concours, les mêmes débats, les mêmes coups-de-gueule, les mêmes décors, le même vocabulaire, les mêmes discours).
On remarquera d’ailleurs au passage que la plénitude du virtuel ne renvoie ultimement qu’à une certaine forme du vide. Le monde virtuel devrait être un monde de possibilités et pourtant… on est très loin de les avoir toutes épuisées puisque, après tout, les attitudes bloggiques sont pour la plupart formées dans le même moule. D’où les heurts provoqués par des blogs comme paris8depression, vive-la-vie013, Kriss0681, Fantasquemind ou feu revue-de-blogs. Ces blogs proposant un autre discours, il est évident qu’ils peuvent irriter les esprits peu habitués au langage de l’intellect… (en ce qui concerne paris8depression, il s’agit d’autre chose encore : Ionesco parlait de l’absurde par l’absurde ; il ne serait pas étonnant que p8d soit un discours sur la politique blog par la bloggitude).
Gr3enfly est en ce sens exemplaire : toutes les considérations de ce petit ado’ choyé par papa-maman (mais surtout maman-Jocaste) sont d’ordre purement formel ; des réflexions plates sur la mode, sur la musique (dont notre ami punk-ryden donne un bel exemple), sur ses ambitions et ses rêves. Le discours n’enveloppe aucun contenu, mais enrobe du vide par la maîtrise, assez bonne (je le concède), d’une technique esthétique qui n’est pas sans rappeler celle du trompe-l’œil.
Nous sommes là de plain-pied dans un univers du paraître. L’ennui, c’est qu’il y a deux types de paraître, et que gr3enfly mobilise le plus illégitime des deux en ce qui concerne l’histoire de l’art. Considérons par exemple l’œuvre cinématographique de Antonioni. Bien que le discours tenu dans L’Avventura ou La Notte soit intellectuel, je suis assez d’accord avec un critique français lorsque celui-ci dit que le contenu du discours n’est pas à proprement parler original et qu’il ne constitue pas l’essentiel dans la mise en scène du réalisateur italien. Ce qui y importe, ce sont ses trouvailles esthétiques, rompant avec l’académisme sans substance des films de l’époque. Le génie d’Antonioni se manifeste par le travail qu’il opère sur le paraître, sur la forme.
A l’inverse, nous avons le paraître de Ron Howard : ce dernier maîtrise à la perfection une certaine technique de la mise en forme, mais n’invente absolument rien. Rejette l’idée de l’Art comme création de percepts. Le pur formalisme et le technicisme de son œuvre cinématographique n’alimentent qu’une idéologie du septième art comme stimulant émotionnel (la peur, le rire, la tristesse etc.)
L’esthétique de Gr3enfly est de cette sorte. La maîtrise est parfaite (les jolis encadrés tout colorés, la mise en page, les dégradés etc.), mais elle ne reste qu’un calque d’une esthétique bloggique très académique.
b) Le pare-être
Du point de vue ontologique et ontique, considérons à présent l’une des autres propriétés du virtuel : le pare-être. Le virtuel en tant qu’ensemble de possibilités peut devenir le moyen d’empêcher toute manifestation ou de tout dévoilement de l’être, en demeurant dans la seule sphère des possibilités d’étants. Si le paraître est recouvrement de l’être et des étants, il n’est absolument pas annulation ou obstacle dressé face à l’être : il en empêche peut-être le dévoilement (dans la mesure où il le recouvre), mais il ne l’oblitère pas. Disons que le paraître et le pare-être sont des manières de disqualifier l’être et les étants. Le paraître trace un mirage de l’être (gr3enfly n’est qu’ornement du vide). Le pare-être peut être oblitération ou obstruction.
Il s’agit d’obstruction lorsqu’il renforce la virtualité du virtuel, en l’élevant au carré. Il empêche la mise en acte des potentialités, et c’est très exactement ce qui se passe lors des interventions intolérantes, les attaques non-critiques dont il subit les assauts. Par exemple, lorsqu’on reproche à philo-et-nutella d’écrire trop ; ou bien ceux adressés à Snipe lorsqu’il veut user du virtuel comme mise en acte de la possibilité d’évoquer la dure réalité de Kinshasa etc.
Le système de starification (via le top 100 ou le blog de la semaine) donne un assez bon exemple du principe d’obstruction : on ne parle que de ce qui peut être entendu (compris) par la majorité (c’est le principe du plus petit dénominateur commun). Humour entendu, esthétique uniforme, même la pensée doit être sans reliefs et suivre le cours d’une pensée unique élaborée à partir de clichés (Filozoof). Il arrive parfois que quelques blogstars sortent du lot, tel que photo-génie ou l’inclassable paris8depression, sans que l’on ne sache pourquoi.
Quand un blog choisit une autre voie du virtuel et attire les foules, sans nécessairement entrer dans le top 100, tel feu revue-de-blogs, c’est parce qu’il choque en allant à contre-courant de la possibilité prise comme référence. Et Cybercop le censure automatiquement ! Il est d’ailleurs intéressant de noter que Cybercop, c’est deux poids, deux mesures ! La police virtuelle n’hésite pas à censurer tout un blog, comme celui de darkkunikorn, sans même donner les raisons de cette frappe ; alors qu’elle tergiverse avant de censurer, à contrecœur, un article de mon-ptit-cœur incitant explicitement au suicide et à l’automutilation.
Le pare-être comme obstruction est donc une certaine politique qui consiste à condamner l’ensemble des possibilités à ne demeurer que de simples possibilités, c’est le refus d’actualisation du virtuel.
Le pare-être comme annulation est plutôt un accident, un effet secondaire des possibilités du virtuel. Si le pare-être comme obstruction est l’effet d’une stratégie qui ne doit rien à l’essence même du virtuel, mais qui se sert de la possibilité du virtuel pour renforcer une certaine tendance policière bien ancrée dans l’esprit humain (à discourir sur du vide, comme gr3enfly, on ne met pas le pouvoir en péril), le pare-être comme annulation tient dans la nature même du virtuel.
L’affaire gr3enfly est riche d’enseignement de ce point de vue-là. Le pare-être est-il mensinge simple, et dans ce cas un effet banal du paraître (l’expression d’un vide caché) ou possibilité d’oblitération ontologique par effet d’échanges ontiques (ou permutation) ?
En résumé, il semblerait que l’identité de Gr3enfly ait été usurpée par une personne malintentionnée qui aurait insulté, en son nom, et les individus de la classe laborieuse et les visiteurs de son blog. S’agit-il d’une véritable imposture ou d’un besoin irrépressible pour Kévin de se déchaîner ?
Le virtuel est donc le monde de possibilités infinies d’impostures puisqu’il permet aux individus d’être ce qu’ils ne sont pas (en prenant, peut-être, la place de gr3enfly), de ne pas être ce qu’on est… ou encore mieux : d’avoir la possibilité de dire qu’on n’est pas celui pour lequel on se fait passer.
Je m’explique. Dans le cas de l’imposture, un individu X se fait passer pour Y. Dans le monde réel, la supercherie peut être vite levée, comme lorsque Norman Bates se fait passer pour sa mère (et que finalement, on se dit qu’on était bien naïfs d’avoir été aussi facilement dupés). Le monde virtuel permet d’être ce que l’on n’est pas (Gr3enfly, Justine ou le beau brun de la photo sur Rezvanifan) ; conséquence directe de brouillage ontique : on n’est pas ce qu’on est. Norman Bates a beau s’habiller comme sa mère, il ne faut pas faire un examen très approfondi pour deviner qui il est réellement. Alors que dans le monde virtuel, on peut parer l’être actuel en choisissant une autre possibilité : ne plus être soi !
Une autre possibilité, plus tordue, qui est peut-être celle choisie par Kévin de gr3enfly : utiliser les propriétés ontologiques du virtuel, la dialectique sans substance de l’être et du non-être dans l’ordre du virtuel, pour dire qu’on a usurpé son nom : Kévin pète une case, insulte ses visiteurs, puis utilise l’inconsistance de l’être virtuel pour annoncer qu’il a été la malheureuse victime d’un imposteur ! (A qui il a le culot de donner un nom : le mien !). Il y a eu quelque chose, mais il est toujours possible de dire : « Non, il n’y a rien eu de ce genre ! ». Le virtuel est un champ d’étants facilement interchangeables car il n’y aucun être sur lequel les fixer. Ou plutôt, à la pesanteur de l’être actuel (inéluctabilité de l’être) s’oppose la légèreté de l’être virtuel (inconsistance) qui, en tant que champ de possibilités, a toujours la possibilité de se muer en non-être de toute éternité. L’être du virtuel a toujours la possibilité de se retrancher dans l’inexistence, c’est-à-dire de pare-être.